lundi 5 décembre 2022
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Tribune : leurs bénéfices font couler notre sang

Pour leurs profits, ils n’hésitent pas à nous tuer. Il a 39 ans, il est délégué syndical H&M. Ça fait 18 ans qu’il travaille au même endroit, dans l’entrepôt logistique de la marque, au Bourget, en Seine-Saint-Denis. Ce mardi 26 octobre, il a tenté de se suicider en s’immolant par le feu. Quasiment tué par son entreprise, sauvé par ses collègues grévistes. Tout un symbole.

Le geste de ce délégué syndical ne vient pas de nulle part, il n’est pas anodin. Si cet homme a voulu attenter à sa vie, c’est par désespoir, car en juin dernier, la marque a décidé de fermer cet entrepôt et de délocaliser son activité à l’étranger. Dans le même temps, H&M a engrangé de très importants bénéfices et versé des millions d’euros à ses actionnaires. Face à cette criante injustice, les salariés de l’entrepôt, majoritairement des femmes, ne se laissent pas faire : depuis plusieurs semaines, le site est bloqué et la quasi-totalité des 153 salariés est en grève. C’est donc pendant les négociations sur les conditions de la fermeture du site que ce délégué syndical UNSA s’est discrètement éclipsé pour tenter de se suicider sur le parking de l’entreprise.

Bien évidemment, le geste de ce représentant syndical est profondément politique. L’immolation a toujours été un mode de suicide revendicatif. En novembre 2019, Anas K., un étudiant lyonnais, a tenté de se suicider en s’immolant par le feu devant les locaux du CROUS, pour dénoncer la précarité dans laquelle il vivait. Son geste avait provoqué d’importantes manifestations d’étudiants et des blocages d’universités. En décembre 2010, c’est l’immolation de Mohamed Bouazizi, un vendeur ambulant, qui a déclenché la révolution tunisienne au cours de laquelle le régime de Ben Ali est tombé. Ainsi, si ce représentant syndical a souhaité se suicider de cette manière et sur son lieu de travail, c’est car son désespoir est directement lié à la politique criminelle de son entreprise.

Du haut de leurs bureaux, dans leurs costards bien taillés qui coûtent plusieurs mois de nos salaires, ils prennent des décisions qui font couler notre sang. Pour eux, il ne s’agit que de chiffres, de statistiques : 153 employés licenciés ici, 30 recrutés là pour compenser, 20 millions d’euros d’économisés en fermant le site, 10 millions investis pour un redéploiement stratégique de l’activité, des milliards de chiffre d’affaire, des centaines de millions de bénéfice…

Est-ce qu’ils se rendent compte des conséquences de leurs décisions mais n’en ont rien à foutre, ou bien ne sont-ils tout simplement pas conscients de l’impact de leurs choix sur nos vies ? Difficile à dire, mais en tout état de cause, ce sont des criminels.

En 2014, l’usine Goodyear d’Amiens fermait ses portes en jetant dehors 1143 salariés. Depuis, quinze d’entre eux ont mis fin à leurs jours, et seulement 15% ont retrouvé un emploi en CDI. Les responsables de ce massacre ont-ils été jugés et condamnés pour avoir poussé à la mort leurs ouvriers ? Ont-ils été traînés devant une cour d’assises pour avoir détruit des familles entières, jeté à la rue des salariés et brisé des destins ? Absolument pas, et Richard J. Kramer est toujours PDG de l’entreprise. Il vit toujours dans une indécente richesse pendant que des familles pleurent leurs morts, pendant que d’anciens ouvriers qui ont tout perdu survivent à grand renfort d’anti-dépresseurs.

En revanche, dans cette affaire, il y a bien eu un procès : celui de sept ouvriers, coupables de s’être battus pour sauver leur emploi, coupables d’avoir demandé des comptes à leur direction, coupables, au fond, d’avoir voulu vivre dignement. Mickaël Wamen et six de ses collègues ont en effet été condamnés à de la prison avec sursis pour avoir empêché deux dirigeants de l’usine de quitter la table des négociations. Le symbole est fort : ceux qui détruisent des vies sont laissés libres et continuent de s’enrichir en suçant le sang des ouvriers, et ceux qui leur demandent des comptes sont traînés devant les tribunaux.

La grève à l’usine Goodyear d’Amiens, contre la fermeture du site

Le représentant syndical de H&M qui a tenté de mettre fin à ses jours ce mardi verra-t-il les dirigeants de son entreprise jugés pour l’avoir poussé à commettre son geste ? Évidemment non : l’État est avant tout là pour défendre les intérêts des puissants, grands patrons, rentiers, actionnaires, politiciens, etc. Tous ces gens qui nous pourrissent la vie, qui s’enrichissent sur notre dos et qui, dans l’État, trouvent toujours un appui inestimable.

Nous sommes nombreux à subir chaque jour la violence institutionnelle de leur système économique. Nous sommes nombreux à vivre difficilement avec un faible salaire, à ressentir chaque jour des douleurs physiques et psychologiques liées à notre travail et à redouter un licenciement qui briserait notre vie déjà difficile. Et pourtant, chaque jour, nous sommes également nombreux à montrer que tout cela n’est pas une fatalité. Il ne se passe pas un jour sans que des travailleurs se mettent en grève, sans que des habitants ne luttent pour de meilleures conditions de vie dans leur quartier, sans que des étudiants ne se battent pour pouvoir étudier correctement. Chaque jour, nous luttons pour un monde meilleur. Chaque jour, nous nous battons pour briser ce système qui ne bénéficie qu’à quelques uns. Si la violence du capitalisme nous plonge parfois dans le désespoir, le combat pour un monde meilleur demeure une source inépuisable d’espoir.

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